Je me souviens de … ma fenêtre sur cours

Cette histoire a quelques années maintenant, j’étais encore en plein dans mes études d’éduc. J’aime me dire que rien n’arrive par hasard (même si quand ça m’arrange j’aime aussi me dire que tout est dû au hasard). Et finalement hasard ou pas ces circonstances m’ont bien servi pour faire face a cette nouvelle situation.

Un matin comme un autre. Jour de stage comme un autre. Flemme et démotivation, j’utilise mon statut de femme pour m’inventer des règles douloureuses et faire la farniente au lit. Tant pis pour l’éthique, ce matin là fallait pas trop me chercher.

    A vrai dire sans me chercher, elle, m’a trouvé.

Chocolat chaud, emmitouflée dans mon pilou tout doux, je m’affale sur le canap et m’apprête a me faire une journée tv en grignotant et enchainant du grey’s anatomy épisodes par épisodes. Téléphone éteint, rideaux fermés, je ne suis là pour personne. Ou presque… Journée parfaite pour faire le break dont j’avais besoin. Mais on n’est pas toujours maître de ce qui nous arrive même quand on pense avoir tout bien rodé.

Petit rappel technique qui va avoir son importance.
J’habite alors dans un immeuble d’architecte, tout biscornu, aux couloirs interminables, aux milles portes, aux étages qui n’en sont pas vraiment. Vu du ciel il s’agit d’un grand ovale divisé en deux cercles abritant chacun des cours intérieures aux accès condamnés. Niveau vis a vis, on ne peut pas faire plus qu’ici. Appartement qui se veut lumineux par ses 7 fenêtres en enfilades, qui, finalement, ne fait absolument pas entrer de soleil, habitant au 2ème étage j’ai l’ombre des 7 étages au dessus de moi. Donc 7 fenêtres qui ne m’offrent qu’une vu sur mes charmants voisins -Notons là l’ironie de l’affirmation.- Niveau ameublement j’opte pour le méga canap sous les mégas fenêtres. Il est temps de repréciser que les fenêtres ne sont absolument pas accessibles, enfin… ce que je croyais…
Un toit de préau me sépare de l’appartement d’en face mais que nenni, qui s’y aventurerait ?!

    Et bien, elle…

Je reprends le cours de ma journée.
Je m’empiffre de gâteaux, les yeux pas vraiment ouverts, les cheveux en vrac, toujours affalée dans mon canap.
– Quand j’entends toquer. –
Qu’importe je ne me laisserais pas distraire. Voisin passe ton chemin, choisis une autre porte.
– Toc de nouveau. –
Étrange, ma porte ne fait pas ce bruit d’habitude. OK, grey’s mets toi en pause.
– Toc de nouveau. –
Frissons immédiats, ce n’est pas la porte qui me parle mais la fenêtre.

    Angoisse totale.

Le cauchemar de la main ensanglantée qui dépasse d’une fenêtre d’ordinaire inaccessible, mise en lumière par l’orage qui gronde au beau milieu d’une foret sinistre. – Évidemment il ne s’agit pas de ce contexte, mais bel et bien de d’une main, que j’imagine derrière mes rideaux fermés. – Retour au film ce moment s’apparente au courant qui se coupe, aux bruits inhabituels qui se font entendre, c’est évident que le pire va arriver. Pour ne rien arranger, le personnage principal décide toujours à cet instant d’aller à la cave remettre les plombs dans l’obscurité totale. On lui crie pourtant derrière le poste de rester où il est et d’appeler la police en le traitant d’abrutis fini. Mais non, il descend et s’ensuit une série d’atroce péripétie. Évidemment cette séquence est toujours commentée d’un : moi j’aurais fait ça, franchement quel con !
Bon, et bien ce jour là j’avais le choix, ouvrir ou non mon rideau.

    – Toc de nouveau. –

Ok, courage affrontons, j’ouvre le rideau. Évidemment le sang n’était pas de rigueur, ni la foudre, ni même la foret, mais la main,
elle y était bel et bien.

    Stupeur.

Un tout petit poing tremblant continuait de cogner la vitre.
Ni une, ni deux, maintenant que le rideau est ouvert, hors de question de faire marche arrière. Fenêtre ouverte, je me penche et que vois je ?
Une jeune fille en pleure avec à ces pieds deux gros sacs…
Stupeur.
« Heu, bonjour, tu as besoin de quelque chose ? » – Ok, question stupide.
Elle pleure et me presse pour que je l’aide à monter chez moi.
J’embarque les sacs, je la tire par les poings, jette un œil a droite, a gauche, en haut, en bas, hop dedans. Referme la fenêtres,  tire les rideaux.
Je me retrouve avec une petite gamine en pleure sur mon canap.
Grey’s est toujours en pause, mon pilou devient insupportable à porter, il fait soudainement chaud, très chaud. Il m’est alors difficile de tenir debout, tout mon corps tremble comme une feuille. On fait quoi maintenant ?
Grande question, l’aventure peut alors commencer.

Petit point technique sur le contexte social de mon immeuble.
En plein centre ville de Marseille – j’entends déjà les préjugés, « ah bah tient ça m’aurait étonné » –
Là où moi je vois de la vie, une activité nocturne exaltante, un mouvement de population constant absolument revigorant, des opportunités de rencontres passionnantes, un cadre de vie dynamique et des commodités arrangeantes ; ma mère y voit, de la drogue, de l’insalubrité, de l’insécurité, du danger et des cafards. Disons que personne n’avait vraiment tord dans ce débat. Cet appartement vit défiler les plus belles années de ma vie d’adulte, mais m’a fait aussi vivre de sacrés expériences. Voisinage plus que bruyant et violent, insultes pour réveil, violences conjugales a proximité, alarmes incendies innombrables, gardien d’immeuble quelques peu « spécial », j’en passe et des meilleurs. Mais maman a dit ok pour cet appart grâce à l’argument ultime, les caméras reliées aux postes tv de chaque habitation ! Fort de sa réputation cet immeuble est équipé de dizaines de caméras quadrillant tous les couloirs et le hall d’immeuble qualifié de coupe gorges par tous. Caméras, pour moi, synonyme de prends tes jambes a ton coups, pour maman, ouf ma fille est en sécurité.

    Ce jour là, ouf, ta fille n’est plus seule chez elle…

La nénette pleure toujours sur le canap.
On se ressaisit, je la presse pour me raconter sa version de l’histoire pour prendre de rapides décisions.
« Merci de m’avoir ouvert, je peux partir ? »
« Heu quel âge as tu ? »
« 16ans » – Ah non tu ne sors pas ma belle ! Tu es mineur, hors de question que je te laisse dans la nature. Raconte moi ton histoire et on avisera.

Mon père me séquestre a la maison depuis mon anniversaire, il m’a confisqué mon téléphone, et m’enferme dans ma chambre, je n’ai droit de sortir que pour manger et me laver, il frappe ma mère et ma petite sœur, je ne sais plus quoi faire, il est parti au marché (je précise il se trouve en face de ce fameux immeuble) alors aujourd’hui je fugue – Hum …. OK …

Hors de question que l’on reste une minute de plus chez moi, le temps d’enfiler un jeans et un tshirt et on s’en va toutes les deux. Je file dans la chambre, je tremble toujours, même une feuille n’aurait pas pu trembler plus, je suis aux aguets du moindre brui. Il est temps d’élaborer une stratégie.

Place aux préjugés et aux réactivités spontanées.
Mille et une choses défilent dans ma tête durant ce laps de temps. Tous les scénarios sont élaborés. J’entends déjà ma mère réagir, j’imagine les peurs de mon entourage se réaliser, je spécules sur les réactions que chacun aurait dans cette situation, mais je suis seule sur ce coup. Pas le temps de téléphoner a untel ou untel. Je réfléchis à toutes les options et me fais mes films (pas beaucoup plus rassurant que le coup de la main derrière la fenêtre).
Je résume.

Père violent. Caméras dans l’immeuble. Gamine mineure. Fugue. Contexte marseillais particulier. Centre ville. Immeuble sujet à discorde.
Bref On fait quoi ?

J’imagine le guet a pan que ça peut être.
Et si quelqu’un avait vu la gamine rentrer ici ? Et si c’était un coup monté pour me faire aller a tel ou tel endroit et me cambrioler ? Et si là où je l’emmène sa famille, amis m’attendent pour me casser la gueule ? Et si je la laissais partir seule ? Et si son père en déduisait qu’elle était ici et venait me tuer ? Et si alors qu’elle est sous ma responsabilité elle meurt ? Et si l’affaire tourne mal ? WOh ! WOh ! WOh ! Stooop !
On se ressaisit, stop la paranoïa. On laisse les angoisses de coté.
Tête froide, soyons responsable et raisonné.
La gamine est en danger, il faut agir, advienne que pourra.
Réaction rationnelle, on s’éloigne du lieu danger et on avisera plus tard.
Mais au fait, j’oubliais la question essentielle « Mais tu comptais faire quoi après être sortie de chez toi ? » Retour au salon et go.

Elle pleure toujours, et me répond qu’elle comptait aller chez le frère de son amie. Ok, dirigeons nous vers chez lui et nous aviserons.

    La route porte conseille.

On passe par derrière pour éviter au maximum les caméras. On prend un chemin détourné pour éviter les surprises. Hop dans le métro.
La tension redescend. Je réfléchis. Hors de question que je l’amène  chez ce gars. Je ne le connais pas, je ne sais pas ce qu’il peut faire, je ne veux pas être responsable de ça. Allons boire un coca et discutons.

Enfin au bar.
Aucun client, nous sommes seules.
Deux cocas et c’est parti pour une heure de conversation. Je pose le contexte. Je suis éduc, je connais quelques trucs juridiques, j’ai quelques pistes en tête pour la suite des événements mais il faut que j’en sache plus pour agir.
Que s’est il réellement passé ? Reprenons du début.

Il se trouve que la jeune fille est depuis son anniversaire promise à un cousin au pays, depuis son père ne veut plus qu’elle côtoie d’hommes et la prépare à être épouse. Donc fini l’école, fini les amies, fini les sorties. Elle m’énumère les violences envers sa famille.
Elle me fait part de ses peurs. Elle me confie son mal être et me demande a nouveau d’aller chez le frère de son ami qu’elle ne connait pas mais qui serait prêt a l’accueillir pour affronter son père.

    Bref, grosse histoire.

Je suis bien loin de grey’s anatomy et plus question de faire parler mes règles pour fuir cette situation. Je ne vois qu’une issus raisonnable, faire appel à la police. Ce qu’elle refuse évidemment.
Je lui explique qu’elle est mineur, qu’elle a des droits et surtout qu’elle est en danger selon sa version de l’histoire, que dans ce cas là une protection est nécessaire le temps de démêler les événements. Elle m’écoute mais reste septique. Je lui demande une pause.
J’ai besoin de prendre du recul et de prendre conseil auprès de quelqu’un de qualifié, elle accepte. « Bois ton coca tranquillement, tu n’es pas en danger ici, on n’est pas pressé, souffle et je reviens, je suis devant le bar » -Je crois qu’à cet instant j’essayais aussi de me convaincre-.
Je me lève et acte manqué, je renverse tout sur mon passage. Hop les cocas a terre. Je recommande et je sors.

« Allo maman ?! je dois te parler… Assieds toi, ne t’inquiète pas et ne me coupe pas. Rien de grave, je vais bien, mais j’ai besoin de conseils. » – Ma mère est assistante sociale, pas du tout dans le droit des enfants mais pas grave, elle saura m’aiguiller. – J’entends biensur ma mère se décomposer au téléphone au fil de mon histoire, mais ce coup de fil doit être bref et rapide. Un seul et unique conseil : Emmène la tout de suite au poste de police le plus près, elle est mineur vous êtes en danger toutes les deux. Ok !
Je crois que j’espérais un autre conseil, mais force est de constater qu’elle a raison. Un dernier mot pour la rassurer et je m’en vais retrouver ma petite jeuns apeurée qui n’a finalement pas touché à son nouveau coca.

Je lui explique de nouveau l’intérêt de se rendre à la police, le déroulement des procédures, les marches à suivre. Elle écoute attentivement et fini par être convaincu.
Je la sens toujours hésitante et pudique sur son histoire.
S’ensuit un grand discours sur le mensonge. Peut importe la réelle version de l’histoire, elle se sent en danger, qu’il soit avéré ou non il fallait agir en fonction. Elle est toujours a temps de revenir sur ses propos, rien ne lui sera reproché, elle ne doit par contre pas s’enfermer dans un mensonge qui aurait des conséquences si on va au bout de la démarche judiciaire.
Bref, aucune version ne change, donc je tiens compte de sa vérité et direction le poste de police.

    La grande aventure continue.

On arrive au poste.
Quasiment 18h.
Petit commissariat de quartier. Vide.
Deux policiers à l’accueil, ils nous reçoivent.
« Bonjour, je vous amène cette jeune fille qui vient de fuguer de chez elle, elle est mineure et je suis sa voisine chez qui elle a atterrie. » – Ah ok, je vois, je vais appeler les chefs. –
Une grande dame arrive, la plus haut gradée parait il. On traverse des tas de bureaux, vides, et elle nous reçoit dans un tout petit bureau. Elle interroge la jeune fille qui lui explique que son père lui a confisqué son téléphone depuis plusieurs mois et qu’il ne la laisse plus sortir… – Leçon de morale de madame police : Tu es comme toutes les jeunes filles, tu as du faire une bêtise et ton père t’a puni. On ne peut pas fuguer pour ça. – Je suis outrée par cette réaction, elle n’essaie ni de comprendre, ni de creuser la situation et se retire faire des photocopies.
La gamine pleure.
Je réitère mon laïus sur le mensonge, lui expliquant que si la dame a raison ce n’est pas grave, on rentre tranquillement et basta. Par contre si tout ce qu’elle m’a raconté est vrai, il faut absolument qu’elle le dise. La dame revient et la gamine déroule l’histoire.
Choquée et énervée Madame nous demande d’attendre elle va chercher la personne en charge des problématiques mettant en cause des mineurs.
Rebelote, la jeune fille raconte de nouveau son histoire.
S’ensuit des questions à gogo et l’explication des procédures a suivre.
Je passe sur les remarques désobligeantes et complétement hors propos qui se sont immiscées durant ces entrevus… -Notons là mon indignation et ma colère-

La journée se termine, une brigade de police vient chercher la jeune fille.
Messieurs sont pressés, juste le temps d’un échange de regard entre elle et moi. Quelques phrases de réconforts lancées au travers du vacarme et de l’agitation.
Je n’en saurais pas plus.

Remerciement et au revoir.
Je me retrouve devant le commissariat. Seule et complétement abasourdie par cette journée aux milles rebondissements.
Un coup de fil à ma mère pour la rassurer.
Les nerfs lâchent.
Je pleure toutes les larmes de mon corps, je me reprends et rentre chez moi.
Boule au ventre en arrivant dans le hall. Que vais je trouver devant chez moi, ou à l’intérieur ? Quelle sera la suite de l’histoire ? Aurais je un jour des réponses ?

L’ironie me rattrape.
Je retrouve mon écran tv toujours sur pause, j’avais oublié d’éteindre. Mon pilou négligemment posé sur mon lit. Comme si tout ça n’avait pas existé.

Quelques jours d’angoisses s’en suivirent, peur de représailles.
Puis la vie a repris son cours pour moi.

    Pour elle… je n’en sais rien et n’en saurais surement jamais rien.

Je l’ai pourtant recroisé quelques semaines plus tard dans l’ascenseur.
Elle était avec une autre jeune fille de son age. Je n’ai pas osé lui parler devant son amie. Elle n’a pas osé me parler. Les étages ont défilé, elle n’aura relevé la tête a aucun moment.

Elle m’a esquissé un merci en sortant de l’ascenseur. J’ai supposé que c’était pour ce jour -Reconnaissance à la con, comme si ce merci m’assurait que cette journée avait bien eu lieu- mais peut être n’était est ce que de la courtoisie…

Après ce jour j’ai déplacé mon canapé le collant à un mur sans fenêtre cette fois ci.

Photo & Texte © KanCKonYva
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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. ptb41 dit :

    Une histoire peu banale !
    Tu racontes bien …

    Aimé par 1 personne

    1. KanCKonYVa dit :

      Elle m’a chamboulé quelques temps cette histoire, j’ai essayé de retranscrire toutes les émotions par lesquelles je suis passée ce jour là ^^

      J'aime

  2. Le Boss dit :

    L’expérience des autres est un capital qui vaut son pesant d’or. Des histoires comme celle-là, il y en a des milliers d’autres et il faudrait toutes les raconter. Hélas, l’indifférence tue plus que la guerre, il nous appartient de faire en sorte que cette indifférence devienne une sorte de combat sans armes, les mots peuvent faire parfois plus de dégâts que les mitraillettes. Employons-les contre les cons. Je sais par expérience que ce sont souvent des lâches. Atténuons dans la mesure du possible le mal qui est déjà fait et empêchons par nos modestes moyens celui qui pourrait être fait. Les rivières sont faites dune multitudes de gouttes d’eau, mais ensemble elles peuvent avec le temps user les roches les plus dures.Il ne tient qu’à nous d’être ces gouttes d’eau. Merci d’avoir raconté cette expérience, elle met un peu de lumière dans les ténèbres de l’obscurantisme qui est souvent si près de nous sans qu’on veuille le voir.

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