Je me souviens de … ces 4 C, 4 H, 3 K

Premier jour pour moi au foyer, les éducs sont dans le rush, les jeunes déjà partis à l’école sauf elle. Vite c’est la course, « monte dans la voiture je t’expliquerais en route ». Direction le tribunal.

La gamine à l’arrière n’en mène pas large mais joue la nana indifférente. L’éduc au volant est stressé, c’est sa deuxième semaine de boulot, c’est sa troisième semaine dans cette ville, il ne connait pas la route et n’a jamais été au tribunal. Et moi, je ne comprends rien a ce qu’il se passe. Mais pas le temps de discuter, je découvrirais une fois sur place.

On arrive. Les galères commencent.

Portiques de sécurité. La nénette passe en première, bip a tout va. On lui fait la moral, c’est écrit de partout de vider ses poches et évidemment elle n’en fait qu’a sa tête « ça l’a saoulé » – jeune fille tu n’es pas en position d’être saoulée, avance. – L’éduc passe. Je passe. Les agents ne veulent pas me rendre mon sac. Nous sommes en retard, je n’ai pas le temps d’attendre, rendez moi mon sac. Deux agents supplémentaires viennent. Ils me fouillent, me refouillent. L’éduc s’impatiente, la gamine rigole. Ils sortent un couteau de mon sac. Et Merde ! J’avais oublié de l’enlever. L’habitude de toujours trimballer son couteau avec soi, une réminiscence de mac gyver, on sait jamais mais une fois au tribunal le réflexe de l’enlever n’est pas. L’éduc me fusille du regard, la gamine reste sur le cul, les agents me font la morale de ma vie. Etre éduc ce jour là m’a sauvé. Calibre du couteau interdit, mode d’ouverture interdit, j’aurais été suspecte dans une affaire c’était prison direct sans passer par la case départ. Bref, anecdote terminée, je suis rouge écarlate, j’ai chaud, je ne sais toujours pas ce que l’on fait ici, ascenseur et c’est parti pour le tribunal pour enfant.

Ambiance complétement glacial, austère et absolument pas accueillante. Des dizaines de robes noires qui déambulent dans ces couloirs exigus, un silence mortuaire, un bruit sourd de pas atténué par une moquette douteusement propre, des chuchotements gênés, des portes qui claques et des regards très codifiés et condescendants. L’avocate de la jeune fille est là, je l’accompagne pour qu’elles puissent s’entretenir et pour que je puisse me mettre au fait.

On nous parle d’accusation pour coup et blessure, pour vol à l’arraché avec circonstances aggravantes, de préméditation et de violence en réunion sur adolescente mineur.

D’un air désinvolte la gamine acquiesce, oui il s’agit bien de tout ça, « mais c’est bon on va pas en faire une affaire d’état m’en bats les couilles de cette connasse ». Ah très bien… je vois, je vois… Grosse affaire, grosse affaire.

Et bien c’est parti.

Des amies a elle arrive, elles sont complices.
Des témoins se présentent à la barre, ils sont formels.
La victime reste assise, elle pleure.

Quelques heures d’audience. Des dizaines de minutes de remontrances tenues par la délégué au préfet, ma petite jeune fond finalement en larme. Le verdict tombe.

Les trois jeunes filles ont été jugées coupables des faits qui leur étaient reprochés.

Chacune aura une peine différente. Ma nénette écope d’une mesure éducative avec obligation de suivi psy et travaux d’intérêt généraux. Son école la bascule en conseil de discipline, elle est renvoyée définitivement.

Bon sa situation devient critique. Jeune marocaine, arrivée en France à l’age de 12ans, elle en a 17 aujourd’hui. Donné aux bons soins de sa tante par le biais d’une kafala, elle a du être retirée de ce logement pour raison d’esclavage moderne et violence corporelle. Immédiatement placée en foyer à l’âge de 15ans, elle n’aura plus jamais de contact avec sa famille qui l’a renié à la suite de ces événements. A la suite d’un pari stupide elle en est venu un jour à arracher le collier en or d’une camarade de classe dans le métro et la suite de l’histoire vous la connaissez. Plus d’école, plus de projet professionnel, et démêlé avec la justice. Nous sommes dans une impasse.

Ni une, ni deux, on s’empare de cette situation et comptons bien remettre de l’ordre la dedans et l’aider à lui tracer un nouveau chemin. On démarre les démarches elle et moi.

On contact les écoles, plus personne ne l’a veut.
On contact de potentiels employeurs, personne ne veut lui donner sa chance.
On contact des organismes de formation, on se heurte une nouvelle fois aux refus.
On contact la mission locale, on se prend un mur.
École de la deuxième chance. Un oui. Ouf ! On est parti !

Ni une, ni deux, on réunit les papiers, et on va l’inscrire !
Ma petite nénette est complétement découragée. Elle s’en veut. Elle a compris que ce qu’elle avait fait n’était pas une bonne idée. Elle veut partir.
Elle en a marre des éduc. Elle en a marre de la France. Elle en a marre d’être une fille. Elle en a marre de galérer. Elle est a bout de souffle.
L’impression de ne pas être comprise. L’impression de marcher seule. L’impression d’être rejetée de ce monde.

On arrive au guichet d’inscription.

Il faut donner son nom et bien évidemment mademoiselle est sur son portable. Je donne donc son nom. N…… M………….. 4 C, 4 H, 3 K. Je suis la première éduc a épelé son nom d’une traite sans le lire sur un papier.
Elle lâche son téléphone, me saute au coup et verse toutes les larmes de son corps.

On repart de là, inscription faite, elle commencera l’école le lendemain.

Quelques années plus tard, j’ai pu avoir de ses nouvelles.
Elle est assistante maternelle. Elle s’est mariée. Elle a 2enfants. Elle est heureuse. En tout cas elle en a l’air, l’histoire ne le dit pas.

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Alain DELIBIE dit :

    بعض الأمل (un peu d’espoir…..)

    Aimé par 2 people

  2. Merci beaucoup pour ce magnifique post encourageant!
    Je me souviens, du coup, à petite échelle, d’un enfant, il était en 5eme, qui était le cancre du collège, dont les résultats scolaires étaient catastrophique et qui suivait, malgré tout, bénévolement, mon cours de graffiti.
    Les profs et le proviseur adjoint me demandaient si je n’avais pas de probleme avec ce jeune gars, petit gros, black et mauvais élèves.
    Je l’adorais parce que je voyais en lui des capacité graphique et créative.
    Il est aujourd’hui élève dans une école d’arts appliqués, la mienne, l’école Estienne.
    Il m’a envoyé un message facebook pour me remercier d’avoir cru en lui.
    J’en suis encore émue.

    Bises!

    Virginie

    Aimé par 1 personne

  3. ouppps! je viens de me relire! Ne faites pas attention à mes fautes d’orthographes!

    Aimé par 1 personne

  4. Svenjan dit :

    Merci pour ce beau témoignage 🙂

    Aimé par 1 personne

  5. Alain DELIBIE dit :

    J’ai fait un peu court : la signification exacte de بعض الأمل c’est de l’Arabe et cela signifie « certains espèrent », comme ceux comme toi, qui croient en ce qu’ils font, parce que, au bout, il en sort toujours quelque chose, en tout cas de l’espoir, de l’humanité tout simplement…..Bonne journée.

    Aimé par 1 personne

  6. Très émouvant ton témoignage !

    Aimé par 1 personne

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