Je me souviens … de cette danse

Un séjour en hôpital psychiatrique. A son âge.
Il est jeune. Il a décompensé comme on dit par chez nous.
Internement direct, il est dangereux pour lui même.

Première visite de notre part. On s’y rend toutes les deux. On ne sait pas vraiment à quoi s’attendre, ni dans quel état il sera. On nous oriente, on part le chercher, il nous attendait.

Je me rappel avoir eu la peur de ma vie en l’attendant. Nous étions dans une pièce commune, une dizaine de personnes déambulaient dans les couloirs. Des cris se faisaient entendre, des regards de détresse se lisaient dans leurs yeux, des odeurs d’hôpital émanaient, des bruits de sabots en plastique et des défilés de blouses blanches. Nous étions au milieu, dérangées sans cesses par les infirmières ; alpaguées par les patients pour les aider a ceci ou cela ; ma collègue était mal a l’aise et m’a demandé de sortir dans la cours. Une fois dehors, nous nous asseyons sur un banc. Et j’ai poussé un cri d’outre tombe, la peur de ma vie. Elle qui se retourne, qui se lève, qui ne sait a quoi, a qui s’attendre. Pas d’affolement, j’ai peur des pigeons, et justement un venait de se poser à l’extrémité du banc sur lequel j’étais assise. Fou rire de panique déclenché. Quelle anecdote ! Notre jeuns nous rejoins a ce moment là. Nous lui expliquons, il m’avait entendu crié, il nous rejoint dans notre élan mais ne comprend pas pourquoi avoir peur des oiseaux. Chacun sa folie !

Ce jour marque notre première rencontre lui et moi.

Depuis, il en est sorti. Il réintègre le foyer. Son quotidien est rythmé par les prises de médicaments, matin, midi, soir, il a droit à sa dose journalière. Assommé, shooté, il fait parti de ces personnes abrutis par ce nombre incalculable de médoc. Mais soit. Les médecins ont dit, il doit exécuter.

Il ne parle pas. Très peu d’entrain. Éteint.
Je sais qu’il sait rire, il l’a déjà fait.
Je sais qu’il peut avoir des envies et les exprimer, il l’a déjà fait.
Je sais qu’il aime parler même si ça lui est difficile, il l’a déjà fait.
Mais il ne le fait plus. Fermé.

J’essaierais cette après-midi là par tous les moyens de le faire réagir, de le stimuler, de le faire rire.

Nous nous rendons sur des ateliers thérapeutiques. Sur le chemin je m’attèle à ma mission.

« J’ai chaud. J’ai chaud. J’ai chaud ». Il fait vraiment chaud.

On nous dit souvent que le temps est un bon sujet de conversation. Parler pour ne rien dire c’est déjà parler. Mais mes états d’âme de chaleur ne le font pas plus réagir que ça.

En chemin, je m’arrête. Stop.

Petite improvisation de danse.
Je m’agite, je gesticule. Je me ridiculise mais tant pis. Il faut ce qu’il faut.
Aucune réaction.
Un haussement de sourcil.
Ca y est plus aucune crédibilité. A ses yeux, je suis folle, c’est confirmé.

J’ai beau lui expliquer que c’est la danse de la pluie, qu’il faut qu’il pleuve, il le faut, j’ai chaud.
Bon je rigole toute seule tant pis. J’abandonne, j’attendrais une autre opportunité pour rentrer en communication.

La séance se passe, plus de 3h de rendez-vous. Long, très long, très très long. Je n’en peux plus d’entendre ces blablablabla institutionnels pour le convaincre d’adhérer à ce programme. Faut arrêter de le prendre pour un abruti, il n’a pas a être convaincu, c’est obligatoire, alors pourquoi lui rabattre les oreilles avec des arguments tous moins inspirants les uns que les autres. On est 20 dans cette pièce, il fait chaud a mourir, on veut partir. Il n’a pas besoin de le dire, je lis dans ses yeux les sos qu’il m’envoie pour pas que je le laisse seul ici. Il ne joue absolument pas le jeu. Il ne parle pas, se contente de hocher la tête et ne sort que deux mots pour acquiescer aux questions « Ça marche ». Ah ça, il sait le dire. Mais toujours aucun sourire, aucun signe d’épanouissement. Tu me diras que la situation ne s’y prête pas. Pour réussir ma mission va falloir que je m’accroche. Le délivrer de cette réunion sera peut être le déclencheur…

On sort content de retrouver l’air pur.
3h d’ennui totalement inutile.
Y en a marre, on rentre.

« Toi aussi tu l’as senti ou je suis vraiment folle ? »
Il explose de rire.
Oui il l’a senti aussi.
Il court vers une voiture et me montre le pare brise.
Il est complétement plié en deux.
Il rit aux éclats et gesticule dans tous les sens.

Ça y est il pleut !
Complétement improbable !

Ma danse a marché!
Je suis super educ a ses yeux à ce moment précis. A mes yeux aussi ceci dit. Sur ce coup c’est l’impressionnant pouvoir du désespoir qui a parlé.
J’ai fait venir la pluie, il a enfin rit.
C’est donc parti pour 10minutes de fou rire exceptionnel.
Mon moment tant attendu, je l’ai eu.
On rentre complétement excité. On oublie de raconter aux collègues la séance de groupe déplorable mais nous empressons de décrire le surnaturel qui s’est produit.
Tout enthousiastes, on fait face à un mur de morosité, ils sont tous entrain de se plaindre, il pleut, c’est nul.

C’est de ma faute, c’était pour la bonne cause, soyez content.

Photo & Texte © KanCKonYva
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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Péma Keltoï dit :

    Géant!!!

    Aimé par 1 personne

  2. irene tetaz dit :

    belle tranche de vie…ou de survie…sourire..merci…

    Aimé par 1 personne

    1. KanCKonYVa dit :

      Un sourire est le plus beau des retours,
      Merci Irene

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  3. valdotain dit :

    Belle écriture , je suis tellement empathique que les larmes me sont venues, c’est dire 👍

    Aimé par 1 personne

    1. KanCKonYVa dit :

      Wah, merci pour ce chaleureux retour de lecture. Ces petites histoires de rencontres sont importantes pour moi a raconter et à revivre au travers des mots alors je suis contente qu’elles touchent même derrière un écran. Ces larmes sont belles, un grand merci pour ca.

      J'aime

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