Je me souviens de … ce jour où elle voulait le loup

Évitons tout de suite les Amalgames. Renaud n’est pas en jeu ici, le loup de lolita n’a pas été le même que le loup de cette histoire.

L’une a vu le loup, l’autre voulait le loup.
L’une a connu l’adulte, l’autre a préféré l’enfance.
L’une a découvert, l’autre savait bien.

Séjour adapté. (SA, VA kiffkiff)
Une poignée d’individus plus cabossés les uns que les autres. Une vie en collectivité, le temps d’un instant, pour passer des vacances loin des tumultes de l’institution, loin de la charge familiale, loin de la frénésie des médecins, loin du handicap, loin de la perversité du quotidien. Juste des vacanciers aux corps bien amochés et des anims aux esprits bien torturés partageant une bulle de quiétude aux diverses secousses.

Le rush de l’arrivée.
Prenons possessions des lieux. Nous y resterons une semaine. Installons nous.
Repartissions des chambres et apéro simultanée. Les uns vident les valises, les autres sirotent une boisson sur des airs de cloclo.
La rencontre opère. Chacun prend ses marques. Soirée dansante improvisée.
La musique bat le tempo, les corps se déhanchent, les rires éclatent de toute part, les bousculades vont bon train, les personnalités se dessinent, les prénoms sont retenus. La semaine peut commencer.

Dans cette bulle irréelle, le handicap n’existe plus, la maladie n’est plus caractéristique de la personne, le rapport au corps dépasse les limites de l’entendement, l’age n’a aucune importance, les conventions sociales se sont envolées.
Dans ce monde de bienveillance, de retour aux sources et de partage, les différences sont effacées, la hiérarchie de l’être humain n’a pas lieu d’être, le dégoût et la pudeur ont pris le large, tout n’est que nécessité et douceur de vie.
La version édulcorée a tendance a gommer ce que les autres appelleraient «les horreurs du quotidien », ce que l’on aime appeler « les joies des VA ». Dans cette histoire il ne s’agira que de la joie n°4, la bave de la blanche colombe qui se déverse sans fin sur l’épaule de son repère.

Remettons le contexte.
On est le 25 décembre. Arrivés sur les lieux vers 14h, heure à laquelle la bave ne quittera plus mon beau gilet noir cadeau du père-noel reçu un jour avant. Ainsi se déroulera l’histoire d’une rencontre.

Elle a retenu mon prénom dès la première minute. Elle aime le répéter a tout va. Les yeux dans le vague, les jambes toujours croisées, une élégance intrigante au corps biscornu, elle a cette innocence fascinante. Elle aime se coller a mon dos, poser sa tête sur mon épaule, et dire mon prénom. Mais il est tard, il est l’heure de se coucher, la journée à été longue. Elle aime que je lui passe la main dans les cheveux avant de dormir. Chacun regagne sa chambre et plonge dans un profond sommeil.

4h pétante.
J’ouvre un œil, regarde autour de moi, ils dorment tous. Mais j’entends une voix.
Première nuit, je ne suis pas encore familiarisée avec les bruits, je suis complètement épuisée et pas bien réveillée. Rêves je ?!

Je continue a entendre cette voix et des grincements de parquet. VA oblige on ne dort jamais sur ses deux oreilles à l’affût du moindre bruit alarmant, on est toujours prêt a bondir. La peur du noir, du bruit angoissant, de l’orage, ou de tout autre chose qui d’ordinaire pourrait faire frissonner disparaît totalement. Ni une ni deux, je file dans le couloir.

Je la vois. Dans son pyjama en velours noir, les cheveux complètement en vrac, les bras ballants, un chausson mais pas l’autre. Elle crie au loup.
« Le loup. » « Le loup. » « Le loup. » « Le loup. »
Attendrissant.
Je la prends par le bras et la raccompagne au lit tentant tant bien que mal de la rassurer.
Ici il n’y a pas de loup. N’aie pas peur.
Elle se recouche.
Je me recouche.
Et j’entends toujours le loup de l’autre bout du couloir.

Une demi heure plus tard, le voix se rapproche.
De nouveau debout dans ce couloir.
« Le loup. » « Le loup. » « Le loup. »
Je l’amène boire un peu d’eau, et retour au lit. Mais ce loup est toujours obsession.

Elle se lèvera toutes les demis heures criant au loup. Je me lèverais toutes les demi heure pour tenter de la rassurer.

Mais en fait elle n’a pas l’air si effrayée que ca…

7h00 pétante. Le réveil sonne. Les collègues frais comme des coqs en pâtes, ils n’ont rien entendu, rien soupçonnés de cette nuit au loup garou mais voient à ma tête que la nuit a du être bien longue. Mais elle, dort a point fermé. Tant pis pour le ptit dej je n’ai pas le cœur de la réveiller.

Elle se lèvera fraîche comme la rosée a 11h00. Déambulant dans le salon sur la pointe des pieds nus, sautillant à tout va  « Le loup. » « Le loup. »
Éclat de rire général, évidemment j’avais raconté aux collègues nos péripéties avec le loup. Fatigue oblige et à cours d’arguments je ne peux cette fois m’emparer de cette angoisse préférant laisser l’équipe prendre le relais.
Dans le rush depuis déjà 4h, je cours de droite a gauche, entendant toujours d’une oreille le loup qui n’a cessé et m’amusant de voir l’impatience gagner les autres. Guillerette en plein debarrassage de ptit dej, je chantonne.

« Promnons nous dans les bois pendant que le loup n’y est pas »

– l’influence subconsciente du loup. –

Stupeur.
Le loup s’est arrêté. Remplacé par un « nanana nanana nanananananana ».
Assise sur une chaise, ses bras s’animent, ses yeux se ferment, sa tête se balance.

« Nanana nanana nanananananananana.  Le loup, le loup ».

Je lâche tout ce que j’ai dans les mains. Je me précipite a ses genoux. Et lui chante la chanson.
Elle rit aux éclats. Elle chante avec moi. Se lève et tourne tourne tourne. Se colle à moi. Une danse infernale se crée. Émue je ne peux m’arrêter de chanter. Les autres nous rejoignent, tapent dans les mains, rient. Tout le monde chante et danse au milieu du salon en pyjama pour les uns, en vêtement pour les autres. On est en hiver, il fait froid mais dans ce salon une douceur règne réchauffant la pièce et le cœur de tous.

Le loup est libéré.
Elle n’en avait pas peur. Elle en était folle.
Elle ne l’appelait pas. Elle le chantait.
Elle ne l’appréhendait pas. Elle le connaissait.

Le code était en place. Chaque fois qu’elle voulait chanter, elle venait me trouver. Posait sa tête sur mon épaule et criait « Au loup ».

« nanana nanana nanananananana nanana nana nanana nana »
« Loups y es tu, m’entends tu. »

Chaque soir je l’accompagnais au lit, une main dans les cheveux, nous chantions le loup. Elle ne s’est plus jamais levée en pleine nuit.

Photo & Texte © KanCKonYva
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8 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. audricbx dit :

    Intriguant, mystérieux, poétique …

    Aimé par 1 personne

    1. KanCKonYVa dit :

      Je crois que finalement ces trois mots résument parfaitement l’atmosphère d’un séjour adapté, Très touchant, merci 🙂

      Aimé par 1 personne

      1. audricbx dit :

        Avec plaisir, j’aime ta façon de raconter et la sensibilité dont tu fais preuve dans ton rapport au monde et aux autres ! Merci à toi pour ces partages 😉
        Je m’y retrouve souvent, animateur bafa de longue date, prof en guyane dans un milieu très défavorisé…

        Aimé par 1 personne

        1. KanCKonYVa dit :

          Contente de pouvoir partager ces petites parts d’un monde professionnel si passionnant ! 🙂 Et merci pour ces si jolis retours 🙂

          Aimé par 1 personne

  2. Pelotonné contre les siens, le loup. Il rêve.Un rêve de loup, ce genre de rêves où les humains n’y entendent rien depuis qu’ils ont inventé les mots et les règles qui vont avec. Une mélopée lui vient aux oreilles. C’est une comptine, toute ronde, c’est pour cela qu’elle n’a ni fin ni début. Une comptine pour savoir qui sera mangé, quand, à quelle heure et avec quel assaisonnement. Le loup, ça le fait doucement rigoler : les humains, c’est pas sa tasse de thé, alors les gamines… La chèvre du père Seguin, il ne dirait pas non.
    La gamine, elle le sait qu’elle ne craint rien, rien qui soit vrai, rien de rien. La peur du loup, c’est pas la sienne. Les louves n’ont pas peur du loup, pas trop, sauf des fois. C’est des humains dont elles peuvent avoir peur. Surtout les jeunes louves. Alors elle appelle les siens :. « Loup, loup, loup ». Ils rappliquent, à la queue leu leu, sortent l’un après l’autre par la porte de ses babines, des lèvres magiques.

    Aimé par 1 personne

    1. KanCKonYVa dit :

      Toujours aussi passionnant de lire ces retours de texte Pierre. Merci de mettre autant de cœur a l’ouvrage, ces mots me touchent. Ces allers retours sont fascinants.

      J'aime

  3. yurididion dit :

    Quelle écoute! C’est d’une tendresse incroyable, et je dois dire que je trouve que tu décris admirablement ce que peut être la réaction d’étonnement et de joie quant, en tant qu’éducateur, tout à coup, on comprend. Cet espèce d’empressement fou à vérifier une théorie, cette impatience et cette euphorie qui nous saisit. Merci.

    Aimé par 2 people

    1. KanCKonYVa dit :

      Wah ! Decidemment chacun de tes passages par ici sont fort en mots ! D’autant plus touchant quand je sais a quel point tu as pu interpreté ces emotions de par ta propre experience ! Merci, touchée a coeur.

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