Je me souviens de … ce petit bout de femme.

Petit instant de nostalgie professionnelle.

Premier jour, j’arrive dans ce nouvel établissement, dans cette maison en plein boom.

Ca court dans tous les sens, ça cri, c’est l’heure du gouter tout le monde se bat pour le Nutella, ça rigole fort. Moi au milieu de toute cette vie je ne sais que faire, qui regarder, à qui parler, ou me mettre.

Brahim, éduc, se charge de m’accueillir. Il me fait les présentations. Des tonnes de prénoms résonnent, je sais pertinemment que je ne les retiendrais pas mais quand bien même j’écoute. Sait-on jamais un ou deux peuvent quand même être assimilés. Il me montre du doigt untel et untel, il les convoque au bureau pour me présenter, il les intercepte.

Hop cette petite nénette à la sucette tétine. Ce genre de sucette qui te prend toute la bouche, t’empêche de t’exprimer, te garde dans une image de bébé. Le genre de sucette qu’on donne a un tout petit pour qu’il arrête de pleurer, de crier, qu’il se taise. Elle a une sucette, elle aime sa sucette. La psy qui l’a suit à beaucoup de chose à dire sur cette sucette.

Cheveux noirs, long, très long. Lunette de vue qui lui prenne tout le visage. Jogging Lacoste. Basket TN. Sac bandoulière Lonchamps. Petite nénette de 15ans qui se la joue grande rebelle des cours de récré. Avec son accent bien franchouillard, elle ne dupe personne mais elle en a l’air.

Il te la chope par la capuche, la stop net. Me la présente à la volé, elle ne me regarde pas, elle cri et veut passer son chemin.

Il me la dépeint comme la caïd du foyer au cœur d’or. De toute façon s’était écrit sur son visage et sa sucette a la bouche me le confirmait. Il va se passer des choses avec elle, à ce moment-là j’en suis sure.

Il m’explique qu’elle a déjà fait partir un educ en maladie et fait changer de groupe la stagiaire juste avant moi. Je n’ai qu’à bien me tenir, la tache va être rude. Dans un coin de ma tête, même pas peur, advienne que pourra.

Lendemain matin, je suis seule au bureau, toujours ce fameux bureau déclencheur de tant d’évènements. Manque de chance, elle m’a évité jusqu’à maintenant mais là elle a vraiment besoin de sa carte de bus que j’ai.

Elle s’assoit, prend des chemins détournés comme si il fallait mettre les formes pour me la demander. Elle me cherche, elle me questionne, elle joue, elle test, elle part à l’école.

Je décide le soir de faire un tour des chambres pour me présenter individuellement. Rien de tel qu’une visite personnalisée où chacun pourra me montrer une part de lui comme il l’entend.

J’arrive à sa chambre.

Grande. Belle. Propre. Décorée. Personnalisée.

La vraie chambre de fille. Qui sent le déodorant mélangé au parfum. Qui est ornée de peluches en tout genre. Qui déborde de cahiers, livres, chaussures, fringues. Coquette ma petite caïd.

Elle ne lâche pas sa sucette de la bouche.

Elle se prend au jeu, me fait visiter son petit coin de sérénité.

Me présente ses amies en photo, me parle de son quotidien, aborde même des sujets de filles -les cheveux, des questions sur les cheveux, ça rapproche-

La relation est créée.

Elle me sollicite souvent, me fait souvent des blagues et commence à se confier. Elle me demande de l’aider dans ses recherches de stage. Grande timide, elle ne sait pas, elle ne peut pas parler au téléphone et encore moins aller à la rencontre d’entreprise. Elle a toujours sa sucette à la bouche. On met en place des ateliers rire. Du théâtre d’impro où il faut rire. Étrange concept. Il fait un carton plein. Elle arrivera à rire au bout de la 5eme séance. Elle finit par trouver un stage. Elle a grandi ma petite nénette.

Ce soir-là, elle rentre de l’école.

Elle vient dans le bureau pour nous saluer et remonte dans sa chambre.

Je hurle son nom.

Elle redescend les quelques marches qu’elle a commencé à monter.

Tête baissée, bras ballants, hésitante, elle reste sur le pas de la porte.

Je m’approche. D’un doigt je lui lève la tête. Je souris. J’hoche ma tête. Je souris. Elle sourit. On s’est comprise.

– Allez file, il est tard va te coucher. A demain ma grande. Tu peux être fière de toi.

Ce n’est pas une affaire d’état, inutile d’en faire des caisses. Juste souligner le Vu. Compris. Bravo.

Elle n’a plus sa sucette. Il suffisait de le voir.

Ma caïd des temps moderne devient jeune femme.

Photo & Texte © KanCKonYva
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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Belle histoire et joli style d’écriture. Très plaisant à lire. 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. kanckonyva dit :

      Merci, ce commentaire me touche beaucoup parcque ces histoires sont très personnelles et chargées d’emotions, merci pour ce retour

      J'aime

  2. Ton écriture, ton style plein de délicatesse, j’aime !

    Aimé par 1 personne

    1. KanCKonYVa dit :

      Oh joli message, merci 😊
      Touchée

      Aimé par 1 personne

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